Markale Jean - Gisors et l'enigme des Templiers


Auteur : Markale Jean
Ouvrage : Gisors et l'énigme des Templiers
Année : 1997

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Depuis la nuit de ma mémoire, et quel que soit l’horizon vers lequel convergent mes regards, j’ai toujours entretenu des rapports étranges et quelque peu ambigus avec Gisors et la vallée de l’Epte. Ce n’est pas mon pays et je n’y ai aucune attache précise. Je n’y suis allé que tardivement, à l’âge de vingt ans. Pourtant, c’était un pays familier, comme ceux qui sont entrevus dans des rêves d’enfance, un paysage où l’on finit par croire qu’on a vécu un jour, serait-ce dans une vie antérieure. Mais, quoi qu’il en soit, le fait est là : Gisors, la vallée de l’Epte, et aussi le Vexin, nourrissaient mon imaginaire. Je me suis toujours fié à mon instinct, à cette sorte de sens inné que je n’hésite pas à croire d’origine celtique et qui fait entrevoir des réalités profondes déformées par la brume des apparences. J’ai toujours voulu que mes rêves deviennent réalités parce que je crois en la toute-puissance de l’Esprit. Mais pour que ces rêves se réalisent, j’ai vite compris qu’il fallait d’abord les incarner, les soumettre au jeu de la matière, c’est-à-dire de l’apparence. Ma culture rationaliste répugne à croire une proposition, la plus minime soit-elle, si je n’ai pas vérifié les étais sur lesquels elle s’appuie. Ce n’est pas nier les forces obscures de l’inconscient, c’est au contraire leur donner les moyens d’agir. Et je me suis demandé pourquoi et comment mon esprit chevauchait les grandes étendues du Vexin à la recherche d’une zone d’ombre, quelque part le long du cours sinueux de l’Epte ou sous les fantastiques murailles de Gisors. Or, quand on cherche, on trouve. Au plus profond de ma mémoire, une image s’impose, qui n’est pas en rapport avec Gisors mais avec Saint-Clair-sur-Epte. Il s’agit d’une illustration débile contenue dans un manuel scolaire, une « Histoire de France » pour classes élémentaires. Cela représentait le chef normand Rollon rendant hommage au roi de France Charles III dit « le Simple ». La légende expliquait que le fier Normand, devant baiser les pieds du souverain, n’avait pas voulu s’abaisser à fléchir le genou : il avait pris franchement la jambe du roi et l’avait haussée jusqu’à lui, faisant ainsi dégringoler de son trône le malheureux Charles le Simple. Oh ! combien les images puériles de nos Histoires de France ont-elles marqué notre imaginaire ! Et l’épisode de Rollon, ainsi traité – ou maltraité – rejoignait une autre image : celle de Charlemagne vieillissant dans un fauteuil, regardant tristement par la fenêtre de son palais une horde d’affreux Normands en train de piller et de brûler une abbaye. Il faudrait un jour réécrire l’Histoire d’après les images de nos manuels ! C’est pourtant là le point de départ de mon rêve sur Gisors. On voit que les Templiers en sont encore exclus. Mais les Normands, par contre, déferlent, provenant de tous les horizons, précédés de leur terrible réputation, laquelle n’est d’ailleurs qu’un leurre, les Vikings n’étant pas plus cruels ni pillards – ni moins – que les autres peuples dits chrétiens de l’époque. À vrai dire, je soupçonne fort les rédacteurs de manuels scolaires du début de ce siècle d’avoir sciemment remplacé l’image un peu usée du Croquemitaine, trop suspecte d’irrationnel, par celle beaucoup plus réaliste des Hommes du Nord. C’est en somme la version antérieure de « l’espion qui venait du froid », et cela montre assez clairement que toute éclosion de la personnalité, qu’elle soit individuelle ou collective, passe par la crainte de l’autre, de celui qui est de l’autre côté. En l’occurrence, la vallée de l’Epte m’est apparue très tôt comme une frontière au-delà de laquelle vivaient encore les descendants de ces redoutables Normands dont on m’avait décrit les ravages. Et surtout, pour moi qui résidais à Paris, la vallée de l’Epte constituait la plus proche frontière naturelle. Je sentais bien qu’il devait y avoir une différence fondamentale entre le Vexin français et le Vexin normand, et que la Normandie n’était pas l’Île-de-France, même pas la France tout court. Je savais que la Normandie avait été longtemps anglaise, et même, je me disais que les Normands avaient conquis l’Angleterre : dans ces conditions, comment ne pas considérer la Normandie comme le berceau du futur État de Grande-Bretagne ? Cette idée de « terre étrangère » à la France prenait racine en moi, d’autant plus que je m’étais laissé dire que de nombreux Bretons avaient participé à la conquête du pays des maudits Anglais qui avaient chassé mes ancêtres de leur île d’origine, les obligeant à passer la Manche et à s’établir en Armorique. Du coup, les Normands devenaient mes alliés, et la citadelle de Gisors, à soixante-dix kilomètres de Paris, était le premier jalon qui pouvait me conduire sur la route d’un pays imaginaire que je reconstituais selon mon coeur et en fonction de toutes les pulsions que peuvent susciter les rêveries nostalgiques d’un jeune homme qui se croit exilé. D’autres éléments confortèrent en moi la réalité de cette frontière, en particulier la découverte de la littérature du Moyen Âge. Je m’étais bien vite aperçu que la plupart des anciens textes de cette littérature médiévale dite française étaient rédigés en dialecte anglo-normand, à commencer par la fameuse Chanson de Roland. Quant aux romans « bretons », autrement dit les récits du cycle arthurien, ils étaient, à part ceux de Chrétien de Troyes, l’oeuvre de clercs normands plus ou moins inféodés à Henry II Plantagenêt : le Roman de Brut (c’est-à-dire des Bretons) de Robert Wace, le Tristan de Béroul et celui de Thomas d’Angleterre, la Folie Tristan du manuscrit d’Oxford, les Lais de Marie de France qui, comme son nom ne l’indique pas, était anglo-normande, probablement la demi- soeur de Henry II. Pour moi qui me sentais plus que jamais Breton et de plus en plus fier des traditions bretonnes, il était évident que les Normands ne pouvaient être que des amis. N’avaient-ils pas contribué de façon éclatante à répandre les légendes celtiques dans le monde ? Je leur devais bien de m’intéresser à leur histoire, à leur littérature et aussi à leur magnifique art tant ogival que roman. Hélas, c’était pendant la Seconde Guerre mondiale. J’apprenais tous les jours que des tonnes de bombes avaient été déversées sur les villes normandes. Qu’allait-il rester de tout cela ? Combien de chefs-d’oeuvre seraient-ils anéantis dans la tourmente ? Cela ne pouvait qu’augmenter ma sympathie pour ce pays où vibraient encore, je le savais, l’âme des chevaliers d’antan et la main de gloire des bâtisseurs de cathédrales. De l’autre côté de l’Epte, de l’autre côté de la « frontière », c’est toute une civilisation qui risquait de basculer dans le néant. C’est en 1948 que je vins pour la première fois à Gisors. Un train, déjà désuet pour l’époque, m’avait emmené hors du temps parisien, serpentant à travers les jardins de banlieue et débouchant, après avoir franchi l’Oise, sur les plateaux du Vexin inondés de soleil et d’un vent qui, dans mon imagination, recélait déjà les grands souffles de la mer. En sortant de la gare, j’eus réellement le sentiment de me trouver ailleurs, de l’autre côté d’une frontière que j’avais enfin réussi à traverser. Pourtant, cette gare se trouve sur la rive gauche de l’Epte, c’est-à-dire du côté français. Mais, en face, il y avait la masse imposante du château, et je me souvenais d’avoir lu quelque part une curieuse réflexion du roi de France Philippe Auguste à propos de cette forteresse : « J’aimerais que les murailles fussent de pierres précieuses, que chaque pierre soit d’or ou d’argent, à condition que nul ne le sache sauf moi. » Cette phrase du jeune roi est évidemment une boutade, et qui montre à quel point on tenait, tant en Angleterre qu’en France, le château de Gisors comme un élément essentiel de la stratégie politique et militaire. Mais de telles paroles ont de curieuses résonances quand on les relie à tout ce qui concerne le fabuleux trésor des Templiers. Cependant, en 1948, j’ignorais tout de ce trésor, et je n’avais pas entendu parler des fouilles entreprises par le gardien du château. Un invraisemblable autocar, comme on n’en voyait déjà plus, me traîna à travers les rues de la ville. Les traces de la guerre y étaient encore visibles : des ruines témoignaient des bombardements allemands qui avaient détruit le centre de Gisors en 1940, et la silhouette décharnée et meurtrie de l’église faisait mal à voir. En un instant, j’eus la vision de cet instant terrible où la mort pleuvait, déversée par les avions à la croix noire, les sinistres Stukas, dont les manoeuvres en piqué déchaînaient des miaulements infernaux qui se répercutaient dans le ciel. Cela, je connaissais. J’avais subi les bombes allemandes en 1940. Je me souvenais de nos errances, ma grand-mère et moi, sur les routes de Basse-Normandie, dans notre fuite éperdue et totalement inepte vers une Bretagne inaccessible. Chaque fois que nous entendions le rugissement des Stukas, nous nous précipitions dans les fossés. Ce bruit est resté dans ma mémoire, à jamais, comme celui du tir des mitrailleuses, comme aussi la croix noire qui perçait les ailes de ces oiseaux de cauchemar. Car il s’agit bien de cauchemar. Et ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai su que ces croix noires étaient celles des Chevaliers teutoniques, ces rivaux des Templiers, et qui leur survécurent. Mais en ce mois de juillet de mes vingt ans, le soleil était une lumière de paix et d’espoir. Je quittai les ombres de Gisors pour m’enfoncer à l’intérieur du Vexin normand, en direction de la forêt de Lyons. Bézu-Saint-Éloi, Étrépagny, Doudeauville, et enfin Puchay, où j’étais attendu : des paysages calmes où les futures moissons commençaient à prendre les teintes du pain cuit dans de grands fours, comme autrefois, dans les villages cernés de haies vives. Il faisait bon vivre. À Puchay, où je ne savais pas que résidait alors le poète Louis Guillaume qui, depuis, devint mon ami – encore un Breton exilé ! –, je vis le porche en bois d’une petite église caractéristique de ces pays de Haute-Normandie : la trace des Vikings y est évidente, bien que personne ne sache encore évoquer l’ombre de ces navigateurs venus du nord. Puchay est un village qui émerge à peine d’un flot de verdure, au milieu d’une plaine maintenant vouée à la culture industrielle. Ma première impression fut celle d’un enclos où les fleurs jaillissent de tous côtés, à travers les grilles des jardins et sous les murs des maisons. Je me retrouvai au milieu d’un groupe de jeunes dans une de ces maisons fleuries perpendiculaires à la rue, et qui se prolongeait par un jardin débouchant sur la campagne. Une vieille femme dont je n’ai jamais su le nom, mais que nous appelions « grand-mère », officiait à la cuisine, assistée d’un pauvre garçon nommé Jean, et qui servait d’homme à tout faire. Le maître des lieux était un Franciscain, homme étrange et remarquable, d’origine bretonne, le Père Marie-Bernard. Je l’avais connu par hasard, dans d’autres circonstances, mais je n’ai jamais pu comprendre ce qu’il faisait exactement, ni quel était son but en nous réunissant de temps à autre dans des maisons où on lui donnait, en vertu de quels mystérieux accords, pouvoir sur les gens et les choses. Peu importe d’ailleurs. J’ai vécu des moments intenses au milieu de cette communauté fraternelle qui n’obéissait à d’autre règle que celle de l’amitié. Et le soir, après le repas, c’était la veillée : chacun y allait de son histoire, de la plus grivoise à la plus sérieuse, ou de sa chanson, ou de ses souvenirs, le tout se terminant par une prière et un cantique en l’honneur de la Vierge. C’est là que j’entendis encore parler de Gisors. On avait trouvé, me dit-on, un cimetière mérovingien non loin de l’église, avec des tombes qui renfermaient des objets précieux. Et ces objets n’avaient pas été perdus pour tout le monde, m’assurait-on. On précisa même que les habitants de Gisors racontaient, depuis des générations, qu’un trésor était gardé par le diable. Malheur à celui qui oserait s’engager sous la terre dans le seul but de dérober le trésor maudit ! Il risquait d’être englouti à jamais dans les flammes de l’enfer. Mais d’autres, plus prosaïques, prétendaient qu’il n’y avait pas de trésor : c’était une énorme cuve remplie d’essence que les Allemands avaient fait construire sous le château pendant l’Occupation, espérant ainsi la mettre à l’abri des bombardements anglais, la forteresse de Gisors étant un lieu sacré et historique pour tous les citoyens du Royaume- Uni. L’histoire de la cuve d’essence est authentique, et c’est l’une des raisons pour lesquelles, en 1964, on a coulé, sur ordre ministériel, une dalle de béton dans la cour dudit château. Néanmoins, sans que l’on prononçât le nom des Templiers, les allusions à un trésor enfoui dans le sous-sol de Gisors revenaient sans cesse, même si c’était sous la forme évidente d’une légende aux multiples versions. Quant aux souterrains, on ne se privait pas de les décrire. Il y en avait partout autour de Gisors. À entendre mes compagnons, le Vexin normand n’était qu’un vaste fromage de gruyère rempli de trous et de corridors mystérieux. Il y en avait un entre le château de Gisors et l’église Saint-Gervais-Saint-Protais : c’était sûr, on l’avait vu, puisque les bombardements de 1940 avaient bouleversé le quartier et fait découvrir des cavités que l’on ignorait jusqu’alors. Il y en avait un autre entre le même château de Gisors et le donjon de Neaufles-Saint-Martin, ce qui est très logique puisque la forteresse de Neaufles est plus ancienne que celle de Gisors : ceux qui ont construit Gisors venaient de Neaufles et il eût été surprenant qu’ils ne ménageassent point un accès entre les deux points forts du système de défense de la vallée de l’Epte. D’ailleurs, ajoutait un autre, il y a un grand souterrain dallé (d’où tenait-il ce détail ?) qui relie Gisors à Château-sur-Epte, dont on voit encore les ruines face à Saint-Clair-sur-Epte, comme si celles-ci protégeaient encore l’entrée de la Normandie contre ceux qui se précipitent sur la route nationale 14 en direction de Rouen. Il fallait aussi parler du souterrain qui reliait Gisors aux Andelys, à Château-Gaillard, plus précisément. Là, je n’étais pas d’accord, étant donné que c’est Richard Coeur de Lion qui avait fait construire Château-Gaillard pour contrebalancer la perte de Gisors. Mais j’étais prêt à admettre les salles souterraines sous l’église de Bézu-Saint-Éloi et la mystérieuse signification de la très belle croix de Neaufles, près du passage à niveau. Et j’aimais aussi qu’on me parlât de Mortemer. Cette abbaye cistercienne ruinée à la Révolution, et où Henry Ier d’Angleterre mourut d’indigestion (ah ! la gastronomie normande), ne manque ni d’allure, maintenant qu’elle a été en partie restaurée, ni de traditions étranges. On y entend des bruits inexplicables, certains soirs. Pendant la Première Guerre mondiale, un chauffeur anglais y rencontra le fantôme d’un moine, et en fit une description si détaillée au curé de Lyons-la-Forêt que celui-ci reconnut exactement le costume cistercien du XIIe siècle. D’ailleurs, une Dame Blanche vient souvent se lamenter sous les fenêtres du château, les nuits sans lune, et il n’est pas rare d’apercevoir les moines massacrés pendant la Révolution gagner l’église en procession. La nuit tombant, les histoires de fantômes succédaient aux histoires de souterrains. Ah ! si quelqu’un avait le temps de faire des fouilles, on trouverait sûrement quelque chose, sinon un trésor, du moins des documents. On le voit, nous délirions beaucoup. Cela tenait en partie à ce que le Père Marie-Bernard, qui s’amusait comme un petit fou de nos sottises, versait, si j’ose dire, de l’huile sur le feu en nous préparant un excellent « brûlot » (mélange d’eau, de sucre et de rhum qu’il faisait flamber), qui augmentait nos ardeurs. Alors les garçons du pays, qui se trouvaient parmi nous, extravaguaient sur ce qu’ils avaient déjà entendu dans des veillées semblables, en famille ou chez des amis. L’idée de souterrains secrets, de trésors enfouis – et maudits, parce que gardés par des puissances maléfiques –, et de documents capables de bouleverser le monde, devenait pour nous réalité. Et c’était en 1948, c’est-à-dire une douzaine d’années avant qu’un livre apparemment sérieux, mais en fait aussi délirant que nos veillées à Puchay, n’attire l’attention du grand public sur l’or des Templiers de Gisors. Il était effectivement question d’un trésor caché à Gisors et de souterrains dans tout le Vexin. Ainsi, ce pays qui hantait autrefois mon imagination, alors que je ne le connaissais que par mes lectures, me devint plus familier. Ce séjour à Puchay me fit entrevoir Gisors non seulement comme le pivot de la défense normande contre les rois de France, mais aussi comme une sorte de pôle mystérieux vers lequel convergeaient des lumières froides, comme on en voit parfois le long des murs des cimetières. Je visitai Mortemer avec mes camarades. Nous y évoquâmes les fantômes. À vrai dire, nous nous en moquâmes. Mais, au retour, la camionnette dans laquelle nous étions tous empilés tomba en panne. Doit-on croire aux coïncidences ? Je visitai également Bézu-la-Forêt. Je commençai à m’intéresser sérieusement à l’étymologie, et ce nom bizarre m’intriguait : il est incontestablement celtique, mais signifie-t-il simplement « les bouleaux », les « tombeaux » (c’est le plus vraisemblable) ou provient-il de la contraction d’un ancien albodunum, autrement dit la « forteresse blanche » ? Pourquoi faut-il que dans l’Aude, dans le Razès précisément, non loin de Rennes-le-Château, il y ait un Bézu où se sont établis les Templiers, d’ailleurs dans des conditions assez obscures ? Ce nom m’agaçait d’autant plus que je le voyais répété à Bézu- Saint-Éloi, tout près de Gisors, et que je le reconnaissais comme le premier terme d’une autre paroisse de la région, sise en Seine- Inférieure (ainsi qu’on disait, à l’époque), le charmant village de Bézancourt. Nous y allâmes tous, avec la fameuse camionnette, pour la fête de saint Christophe, le patron de la paroisse, fête qui donnait lieu à une grand’messe chantée, a une procession et à la traditionnelle bénédiction des véhiculés. Nous étions commis pour constituer la chorale. Le curé de Bézancourt, c’était de notoriété publique, vivait maritalement avec sa bonne et en avait un enfant qu’il élevait avec amour. L’archevêque de Rouen avait voulu déplacer ce peu scrupuleux ecclésiastique, mais les paroissiens, qui aimaient bien leur curé, s’y étaient opposés farouchement. Après tout, le pape Clément V, l’un des protagonistes de l’affaire des Templiers, pillait sans vergogne les deniers de l’Église – c’est-à-dire des fidèles – pour subvenir aux dépenses somptuaires de sa maîtresse, la belle comtesse de la Marche. Mais personne alors n’aurait osé en parler. Ici, cela se passait au vu et au su de tout le monde, et les paroissiens n’étaient pas les derniers à subvenir, en toute connaissance de cause, aux besoins de cette étrange famille. À l’époque, je n’avais pas encore entendu parler de l’abbé Béranger Saunière, ni même d’un certain curé d’Urufle qui défraya la chronique, dans les années cinquante, pour avoir atrocement massacré sa maîtresse enceinte. En tout cas, le curé de Bézancourt n’avait pas trouvé de trésor dans un des piliers de son église. Il vivait très simplement. C’était un homme sympathique et ouvert, et sa « bonne » était fort jolie. Avec mes camarades, nous nous contentions de faire des jeux de mots douteux sur le nom de Bézancourt. Je ne sais pas ce qu’est devenu cet ecclésiastique, mais on m’a dit depuis que saint Christophe n’avait jamais existé et qu’il s’agissait seulement d’une pieuse légende. Il a pourtant fait des miracles en compagnie de saint Georges qui, lui non plus, n’a, paraît-il, jamais existé. Ce que je puis assurer, c’est que ce jour de juillet 1948, le 25 très exactement, nous chantâmes de bon coeur – et en choeur – pendant la grand’messe, et que nous assistâmes tous à la traditionnelle bénédiction. Il y avait quelque chose de digne et de touchant dans cette cérémonie que l’Église considère maintenant comme une survivance d’une indigne superstition. Il est vrai que l’Église romaine n’en est pas à un reniement près. Et si j’ironise à propos de saint Christophe qui n’existe pas et qui a pourtant fait des miracles, c’est parce que je sais qu’il faut voir plus loin que les versions officielles répandues urbi et orbi par des personnages qui se sont arrogé des droits infaillibles auxquels n’auraient jamais prétendu les premiers apôtres. Nous sommes tous des Christophe, du moins devrions-nous tous porter le Christ – pas le Crucifié, l’Oint – et ainsi provoquer des miracles qui cesseraient du coup d’être surnaturels pour devenir les actes du quotidien. ...

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